6 ème sens -1 - Stefan Grippon
     
6 ème sens -1
En 1997, dans le cadre d’une objection de conscience, c’est par hasard que je me suis retrouvé « affecté » au service des étudiants handicapés de l’université de Caen. J’étais chargé avec un autre objecteur de m’occuper plus spécifiquement des étudiants aveugles et mal voyants. Je découvrais un monde que je ne connaissais pas mais ces 18 mois passés à transcrire livre et document en braille, à accompagner et aider ces étudiants furent pour moi une expérience humaine forte.
15 plus tard, à La Réunion, je mets en place un atelier photographique avec des déficients visuels : douze personnes aveugles et mal voyantes acceptent de se raconter sous forme d’autoportrait photographique et de témoignage sonore. L’occasion pour moi de me replonger dans un univers que je pensais connaitre un peu.
Mais depuis ma 1ere expérience des outils s’étaient développés, miniaturisés et démocratisés. Connaitre le braille n’est plus indispensable pour lire le monde. Je découvrais un univers fait d’écran tactile, de mails lus par reconnaissance vocale, de clavier communiquant avec la terre entière sur fond d’écran noir. Les livres que j’ai transcris à une certaine époque sont maintenant lisibles sur une tablette numérique ou « écoutable » avec un smartphone. Le monde « à porter de main » est aujourd’hui à la portée d’un doigt ; et les aveugles sont les 1ers à bénéficier de ces nouveaux outils.
Bien sûr, toutes ces nouvelles technologies améliorent l’autonomie et le confort de l’utilisateur, mais n’ont-elles pas tendances à l’éloigner d’un vrai contact avec l’autre ? Si les aveugles et mal voyant gagnent en confort de vie, gagnent-ils dans la relation avec autrui? Eux dont le lien élémentaire avec l’extérieur est le touché, celui qui permet d’être dans le concret, de matérialiser le monde, de sentir sa beauté ou sa laideur.
En 15 ans le monde a changé, ce sont des aveugles qui me l’ont dit. Mais finalement peut-être que ces questions ne sont pas si spécifiques aux déficient visuels mais qu’elles se posent à chacun d’entre nous.

Stéfan Grippon


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